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Thème 2007-2008

dimanche 23 septembre 2007, par Hélène

Le thème des cours pour cette année 2007-2008 est "L’esprit critique".

« Ce que je propose est très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons » écrivait Hannah Arendt à la fin du prologue à la « Condition de l’homme moderne » (1958)… Rien de plus ? Très simple ? Pas si sûr ! Et Hannah Arendt le savait pertinemment. Car son livre (comme l’ensemble de son œuvre) visait précisément à réveiller les hommes et les femmes de son temps, à les inciter à prendre conscience de leur condition — et de la manière dont celle-ci a évolué dans la société moderne —, à remettre en cause ce qu’ils croyaient en savoir, et à en tirer toutes les conséquences sur les dérives possibles de notre modernité. Et elle nous avertissait aussi : la pensée critique a de plus en plus de mal à trouver sa place dans un monde au sein duquel la contemplation, les activités de l’esprit et la pensée réflexive deviennent des énigmes (et surtout des synonymes de perte de temps : toujours autre chose de plus urgent à faire que de penser ce que nous sommes et ce que nous faisons ?) ; où le travail et les activités économiques phagocytent progressivement toute la sphère des activités humaines ; et où la publicité et les programmes de télévision absorbent peu à peu tout le temps libre disponible de la plus grande majorité des gens ? Ces programmes qui non seulement mangent progressivement le temps dont nous pourrions disposer librement, mais colonisent nos esprits : le "temps de de cerveau humain disponible" que d’aucuns cherchent à vendre aux publicitaires… Et d’ailleurs, comment les hommes et les femmes d’aujourd’hui peuvent-il exercer leur esprit critique dans une société qui a tendance à transformer le peuple en masse et où chacun ne fait que tenter de se mouvoir dans celle-ci ?

Si, comme on l’a vu dans le programme de l’UPA de l’an passé, la liberté est puissance sur soi et/ou puissance sur le monde, on ne peut pas être libre sans penser et exercer son esprit critique — ce qui suppose notamment de savoir, de vouloir et de pouvoir s’extraire de la masse dans laquelle notre individualité est parfois diluée. Les premiers à avoir affirmé la necessité du jugement critique en occident ont été les philosophes de l’Antiquité grecque, qui étaient en fait des savants, des érudits — à la fois scientifiques et philosophes. Cette tradition de la pensée critique s’est transmise, bon an mal an, à travers les âges, et a été sublimée par les philosophes des Lumières du 18ème siècle : "sapere aude" disait Emmanuel Kant — nous devons avoir le courage de penser par nous-mêmes, d’être intelligents, libres et responsables de notre vie et du monde qui nous entoure. Quel beau programme que celui-là ! Mais aussi quel décalage cela suppose-t’il dans un monde contemporain marqué par la montée en puissance de la communication toujours plus efficace des "industries culturelles" (comme le souligne si bien Bernard Stiegler)…

La pensée critique doit donc de plus en plus se confronter à un «  prêt-à-penser » servi par la trop fameuse « pensée unique » dans un monde où les idéologies auraient disparu, où les décisions s’imposeraient comme des évidences (« There Is No Alternative » comme l’affirmait péremptoirement Margaret Thatcher) ou/et seraient du ressort des seuls experts, où les réalités tendent à être "naturalisées". Elle consiste d’abord à « travailler » patiemment (le temps étant l’une des conditions nécessaires à l’exercice du jugement) les sujets qui nous intéressent, pour parfois parvenir à remettre en cause les idées reçues et les solutions trop évidentes. C’est ce que pensait René Descartes en 1637, lorsqu’il posait comme premier principe de « sa » Méthode pour bien construire sa raison qu’il fallait "ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de la mettre en doute". Dans le cadre de notre programme de cours 2007-2008, nous tenterons donc d’appliquer au mieux ce premier principe à quelques sujets d’actualité pour montrer ce que la pensée critique à l’œuvre est capable de produire. Nous montrerons aussi en quoi les sciences et la philosophie se sont construites historiquement comme des modes opérationnels et efficaces de pensée critique — ce qui nous conduira à évoquer des questions de méthode et d’épistémologie. Nous verrons enfin comment l’art et la culture sont eux-mêmes confrontés en permanence à la question critique  : car si les pratiques artistiques et culturelles sont des vecteurs de réflexion critique parfois très efficaces ; elles sont elles-mêmes soumises aux critiques — et à « la » critique…

Avec des contributions d’intervenants venant d’un grand nombre de disciplines (philosophie, sociologie, histoire, économie…) mais aussi du monde des arts et de la culture (théâtre, cinéma…), notre programme consistera donc à proposer une approche pluridisciplinaire sur cette question de la pensée critique, autour de 3 axes principaux :

1. La pensée critique comme remise en cause des évidences : ce seront en quelque sorte des "travaux pratiques" préalables d’exercice de la pensée critique sur des sujets d’actualité, pour nous mettre en appétit.

2. La science et la philosophie comme éléments essentiels à la construction de la pensée critique : il s’agira alors de penser réflexivement la pensée critique ; c’est-à-dire de réfléchir à cette notion, notamment à travers ce qu’en disent la philosophie, l’épistémologie, l’histoire et la science.

3. L’art, la culture et la critique : des professionnels et des amateurs du théâtre, du cinéma, du monde artistique, viendront nous livrer leurs réflexions sur la manière dont leur activité entretien des relations dialectiques avec la pensée critique.

Fidèle à ses principes, l’UPA proposera à ses auditeurs beaucoup mieux que des solutions ou des doctrines prêtes à porter : des réflexions ; des apports, des rappels ou des interprétations différentes de connaissances visant à mieux baliser le terrain et à nous inciter à exercer notre esprit critique dans le monde contemporain.

Jean-Robert ALCARAS