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Présentation du dernier cours de J-L Héraud (janvier 2011)

dimanche 16 janvier 2011, par Hélène

Jean-Loup Héraud (avec la participation de Marianne Beauviche) : Temps parallèles et temps croisés dans l’art d’aujourd’hui

 « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres »1

Le 3 juin, Daniel Spoerri, représentant du Nouveau Réalisme, a exhumé L’enterrement du tableau-piège réalisé vingt sept ans avant : les « restes » du repas-performance - Le déjeuner sous l’herbe - ont été mis au jour par des archéologues pour être exposés au public. Christian Boltanski présentait, en parallèle, dans le cadre de la manifestation Monumenta du Grand Palais, une autre exposition, passée inaperçue Et après ? Ou : comment figurer le temps disparu d’après la mort, au présent. Enfin Ben, dans sa rétrospective au Mac de Lyon Strip-Tease intégral de Ben, rejouait lors du vernissage une séance du groupe international Fluxus des années 1960.

Ces trois événements survenus au printemps 2010 ont présidé à l’approche de la question du temps ici proposée : sous l’angle du présent. On remarquera que chacun de ces moments condense dans son actualité une pluralité de lignes temporelles distinctes, provenant de la vie, de l’histoire, de l’art, etc : se croisent ainsi, dans un même moment, des temporalités hétérogènes dans un rapport de concordance ou de discordance, selon les expressions de P. Ricoeur.

Ce brouillage du présent dans son rapport au passé et au futur, la science fiction le radicalise et le met en scène.

Les performances, installations, œuvres éphémères telles que les affiches s’emploient quant à elles à créer une simultanéité entre l’art et la vie et à ouvrir des possibilités de relecture du présent, voire d’intervention dans le réel. L’art comme point de mire instantané sur le présent entretient une relation avec le politique en permettant une modification du regard et de l’action dans ce présent. C’est un des aspects de Fluxus ou encore des oeuvres de Klaus Staeck ou Hans Haacke.

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Nous déclinerons dans les deux séances de cours cet art de la présence sous trois figures : a/ le croisement de temporalités multiples que nous venons d’évoquer ci-dessus ; b/ la « performance » comme oeuvre éphémère mais ouvrant une nouvelle ligne du temps ; c/ l’histoire contre-factuelle, illustrée par les paradoxes des voyages temporels dans Les temps parallèles de Silverberg réactivant « le paradoxe du grand-père » mis en scène en 1944 par Barjavel dans Le voyageur imprudent.

P. Ricoeur disait que le temps résultait pour l’homme d’une mise en récit quasi-littéraire dont le moment initiateur/fondateur était « la mise en intrigue » construit dans l’acte de fiction : ainsi viennent à se rencontrer/se regrouper des faits qui n’ont rien à voir les uns avec les autres mais qui forment un événement surprenant et partant problématique. Il en va aussi des moments de la temporalité culturelle de chacun : (se) mettre en rapport avec des choses qui ne sont pas faites pour aller ensemble, associer des images, des mots, des gestes ou matières incongrues dont surgit un sens inattendu.

On l’a soutenu depuis maintenant plusieurs années : l’expérience fictionnelle que nous procure l’art d’aujourd’hui dépayse considérablement notre manière de voir le monde en agrandissant et multipliant notre espace de représentation. Loin d’être une évasion, l’art d’aujourd’hui a aussi la charge de figurer la contradiction de temporalités divergentes depuis qui font éclater l’unité du temps actuel : ce qui est par ailleurs un acquis de la mécanique quantique se trouve largement intégré dans la narration littéraire comme le suggère Borges qui prône un retour aux formes de temporalités primitives décrétées par le savoir classique :

« A la différence de Newton et Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame du temps qui s’approchent, bifurquent ou s’ignorent pendant des siècles contient toutes les possibilités », in Fictions, « Le jardin aux sentiers qui bifurquent »

En marge de cette proposition, on retiendra les vigoureux propos récents de Marie-José Mondzain, philosophe qui se penche plus particulièrement sur le statut de l’image, sur le rôle politique de l’art d’aujourd’hui :

« L’art est un acte de courage, de mise en péril de soi, de risques pris avec le réel, un rapport à l’inconnu, une construction de l’avenir. Si nous n’avons plus d’artistes, toute la société perdra courage et, sans courage, il n’y a pas de politique », in Cassandre/Horschamp, 82, juin 2010.