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L’art du déchet au
20ème siècle :
La Modernité vue
« d’en bas, par en-dessous »
Jean Loup Héraud et
Marianne Beauviche
Contrairement à la
Modernité politique orientée par la croyance d’un progrès ascendant et continu,
l’art moderne revendique une perpétuelle remise en cause de lui-même et pose la
contradiction comme principe dynamique de son propre développement, de son
rapport à la société et au monde.
Si la Modernité
artistique intègre les changements en cours dans la société industrielle
marchande -l’objet technique, le paysage urbain, le mode de production en série
et la consommation de masse-, c’est pour les prendre à revers, à l’envers :
comme en témoigne la valorisation esthétique du déchet, résistant à sa
destruction et à sa déchéance.
Prenant comme point
d’appui pour ces trois séances qui seront largement documentées par des
présentations d’œuvres et des extraits de film vidéo, la figure emblématique de
K. Schwitters (1887-1948), artiste allemand contemporain de Duchamp, nous nous
attarderons sur la postérité française dont se réclamera le Nouveau Réalisme des années 1960 sq. :
Arman, César, Klein, Christo, Tinguely par exemple. Leur volonté commune était
de provoquer « une nouvelle perception du réel » (Restany)
Ce programme est encore
d’actualité, puisque Markus Raetz, qui travaille sur les métamorphoses d’objets
(un Oui
se voyant Non
dans un miroir) déclarait récemment : "Nous ne voyons jamais le
réel qu'à travers des distorsions, des fragments, des métamorphoses".
Que la modernité
artistique ait une fonction émancipatrice est ce que revendiquait déjà Kurt
Schwitters, affirmant que « Toute époque devrait se libérer soi même,
car c’est d’elle seule qu’elle souffre ».
On redira à ce propos
que le critère sûr de démarcation de la Modernité réside dans la laïcisation de la société politique,
rejetant toute autorité supérieure à elle (religieuse, royale…) pour restituer
à l’homme-citoyen la seule responsabilité –douloureuse- de l’avenir du monde,
de son
monde, du monde qui est désormais le sien.
1ère
séance : 19 janv. 2010
K. Schwitters
« Faire du nouveau à partir de débris »
Marianne Beauviche et
Jean-Loup Héraud
Jean Arp disait de K.
Schwitters (1887-1948) qu’il «
nous a appris (…) à voir la vie et la beauté dans les moindres objets, dans le billet
de tram que l’on a jeté, dans le bout de papier ».
On situera l’originalité
de Schwitters au confluent de diverses influences majeures telles que Dada,
l’Expressionnisme et le Bauhaus. Dans ce début du 20ème siècle, on
rappellera que l’Allemagne de la République de Weimar a été le berceau de la
modernité européenne.
La place centrale de son
œuvre dans la modernité provient en particulier de son utilisation d’objets et
de matériaux existants. Le déchet, loin d’être considéré comme négatif,
retrouve sa légitimité et une valeur qui n’est plus valeur d’échange, car ayant
perdu sa valeur d’usage, il conquiert et acquiert une valeur « d’usure ». Ainsi il y a
paradoxalement plus de sens dans l’objet usé. Schwitters invente le terme de
MERZ, extrait ironiquement du nom de la Kommerzbank, pour en faire le point
de départ et d’ancrage d’une création artistique multiforme : « J’appelais
« MERZ » ce procédé nouveau dont le principe était l’usage de tout
matériau (…) »
(1919)
La personnalité, son
œuvre pluri-artistique (plastique, vocale, théâtrale, graphique, etc…), de même
que sa capacité à expliquer ses propres choix esthétiques, concentrent les
caractéristiques décisives qui seront celles de la Modernité du 20ème
siècle (et d’aujourd’hui).
Dans une seconde partie
plus courte, on illustrera la filiation ouverte par cette esthétique paradoxale « créer du
nouveau à partir du débris » : le procédé du « collage » se
transformera chez les nouveaux réalistes français des années 1950-60 en
pratique du « décollage » d’affiches lacérées chez Villeglé (1926- )
ou chez Dufresne, celui-ci nous invitant à dé-porter notre regard sur le(s)
« dessous ».
2ème
séance : 26 janv. 2010
« Les
objets….quand ils meurent, continuent de vivre » (Arman)
Jean-Loup Héraud
On visionnera d’abord
une « colère » d’Arman (1928-2005) dans laquelle celui-ci brise,
brûle et insère dans du béton un violoncelle, pour nous interroger sur la
signification d’un tel acte. On exposera largement la série des opérations par
lesquelles d’une part il revalorise et réhabilite le déchet ou le banal
(les « poubelles », les « accumulations ») et d’autre
part il détruit ou disloque les objets nobles, supérieurs, consacrés par la
société - meubles rares, instruments de musique - dans des actions de « coupe », de « colère »,
ou de « combustion ».
Parallèlement, Spoerri
(1930- ) figera en relief les restes de fin de repas et autres actions vitales
de la vie élémentaire pour les présenter dans ses
« tableaux-pièges ».
A l’inverse, Hains
exposera de façon sarcastique la rutilance lumineuse des marchandises
plastiques (aux deux sens du terme) accumulées dans ces nouveaux musées de la
modernité que sont les Prisunic.
Nous nous demanderons
pourquoi produire du non-sens, contredisant le sens apparent ou dominant des
choses, ouvre d’autres possibilités de sens !!! A l’évidence, l’inversion
des valeurs est une manière de rétablir l’ordre de leur hiérarchie.
3ème séance : 2 févr. 2010
L’art
du déchet, un art de « la petite mémoire » (Boltanski)
Jean-Loup Héraud
L’art contemporain n’est
plus un art de la « représentation », de la re-production, mais un
art de la « présentation » qui rend visible ce que nous ne voyons
pas.
La troisième séance
reviendra sur les enjeux esthétiques, mais aussi éthiques –voire politiques- de
l’art du déchet qui est de réhabiliter l’exclu, le méprisé, afin de le
réintégrer dans le circuit des échanges symboliques. A cet égard, on évoquera
les démarches de Beuys (1821-1986, présenté il y a deux ans) et celle de
Boltanski (1994-) pour soutenir avec eux que l’art contemporain ne joue plus
une fonction de représentation visuelle mais une fonction de représentation
mémorielle, la mémoire qui doit tirer de l’oubli ce que nous ne pouvons
(voulons) pas voir.
On terminera la séance
par un document vidéo stupéfiant d’une vingtaine de minutes, dont on taira ici
le nom de l’artiste, dans lequel la destruction devient un moyen de sur-vie
cérémonielle.
N. B. L’arrière-fond
intellectuel mobilisé dans notre parti-pris est principalement le regard
aigu que pose sur l’art contemporain F. Dagognet, philosophe français de la
technique et de la science, injustement méconnu.
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